Vous voici en pleine steppe, avec pour compagnie des chaumes et un ciel immense, et devant vous se dresse un bloc unique de pierre jaune et chaude, sans rien alentour pour en adoucir la silhouette. C'est Sarıhan, le Han jaune, planté au bord de cette route depuis 1249.
Derrière sa porte de forteresse vous attendent une cour taillée pour les caravanes de chameaux, une mosquée perchée là où on ne l'attend pas, et une règle d'hospitalité assez généreuse pour faire honte à la plupart des siècles qui ont suivi.
Un han, c'est un caravansérail, une auberge pour les caravanes, et les Seldjoukides en bâtirent une chaîne à travers l'Anatolie, espacés d'environ une journée de marche de caravane, pour qu'un convoi chargé trouve toujours un abri avant la nuit.
Sarıhan est le dernier grand han royal que les Seldjoukides d'Anatolie aient jamais construit, élevé sous le sultan İzzeddin Keykâvus deuxième du nom, six ans après la victoire mongole de Kösedağ, en 1243, qui avait réduit le sultanat à l'état de vassal. Lu ainsi, l'édifice devient émouvant : une architecture confiante et généreuse, œuvre d'une puissance qui venait de perdre son indépendance.
Son nom vient de la pierre volcanique jaune et chaude de ses portails sculptés. Les routes du commerce se déplacèrent sous les Ottomans, les caravanes se firent rares, et le han se vida lentement, jusqu'à ce qu'une restauration au début des années quatre-vingt-dix, menée avec cette même pierre jaune du pays, le ramène à la vie.
Cherchez maintenant quatre choses en explorant. D'abord, le portail monumental lui-même, délibérément fortifié et délibérément magnifique, avec ses alvéoles de muqarnas repliées dans sa voussure, car un han était à la fois un coffre-fort et une réclame.
Deuxièmement, la petite mosquée à coupole, placée, chose rare, au-dessus de l'entrée plutôt qu'au milieu de la cour : on y priait juste au-dessus de la tête de tous ceux qui passaient.
Troisièmement, les deux mondes de l'intérieur : la cour d'été à ciel ouvert, avec ses arcades pour les bêtes et les marchandises, et la grande halle d'hiver voûtée qui s'enfonce au profond du bâtiment, sombre et fraîche, où des fûts de lumière tombent d'ouvertures très haut placées.
Et quatrièmement, le décor : cochevis huppés et traquets au-dessus des chaumes, crécerelles suspendues le long des bas-côtés et, à peu de distance, le Kızılırmak bordé de peupliers, le plus long fleuve de Turquie, où hérons cendrés et martins-pêcheurs tiennent compagnie aux migrateurs de la grande voie anatolienne, et dont les limons rouges, teintés de fer, alimentent les potiers d'Avanos depuis les Hittites.
Le détail qui en dit le plus long sur les bâtisseurs n'est écrit dans aucune pierre, seulement dans la coutume. L'usage seldjoukide voulait que tout voyageur, quel qu'il soit, marchand, pèlerin ou pauvre hère, puisse loger trois jours dans un han comme Sarıhan aux frais de la fondation, nourriture, écurie et services d'un forgeron compris, le tout assuré par les waqfs, les fondations charitables.
Pas de question sur le rang, aucune sur la foi. Imaginez la scène du soir : les chameaux qui se plient dans la cour, une douzaine de langues au-dessus des feux de cuisine, un pauvre qui mange à côté d'un marchand de soie, et tout cela payé par un État pour qui l'hospitalité était une forme d'infrastructure.
Le han a une vie de plus aujourd'hui. Le soir, sa halle voûtée accueille le sema des derviches mevlevis, la cérémonie tournoyante de l'ordre de Rûmî, que l'UNESCO compte parmi les trésors du patrimoine immatériel de l'humanité : des robes qui tournent lentement sous des voûtes bâties pour les cloches des chameaux.
De jour, vous aurez la cour dorée presque pour vous seul, mais la pierre éblouit sous le plein soleil d'été, alors emportez de l'eau ; la ville des potiers, Avanos, est tout près à l'ouest, du côté de la vallée Rouge. Avant de partir, tenez-vous un instant sous le porche, là où près de huit siècles de voyageurs ont marqué la même pause, puis poursuivez votre chemin. Bonne route.